A propos du servage PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Cédric Grebenieff   

Le but de ce précis sera de définir le servage et d’essayer de comprendre ce que ce système implique pour la condition même des hommes et leurs relations, plus particulièrement avant le XIIe siècle. Pour m’aider à faire une synthèse actualisée sur le servage, je me suis aidé de la revue «Histoire et images médiévales», numéro thématique 15.

Les réalités du servage sont de prime un objet très complexe à étudier pour l’histoire, ce terme de « servage », « de serf » n’étant pas universel ou exclusif dans tous les comtés des Gaules. C’est donc presque avant tout une question de jargon : on sait qu’il s’agit d’un statut tant juridique que social, mais quant à être sûr de l’uniformité géographique et temporelle du statut, c’est une autre question.

La société médiévale serait scindée entre les libres et les non libres :

  • Les libres seraient les propriétaires de leurs terres, c'est-à-dire qu’ils possèdent un alleu, qu’ils sont alleutier. On compte donc les seigneurs dans cette catégorie.

  • Les non libres seraient les hommes qui louent la terre qu’ils cultivent à un grand alleutier, un seigneur. Ce sont des hommes qui sont entrés en servage héréditairement ou nouveau serf cérémonieusement.

Cet état de fait serait apparu au début du Moyen Âge sur les cendres (les braises plutôt) du système agricole domanial antique : les villae, grandes exploitations organisées, faisaient travailler des esclaves.

 


1°/ Le servage ne serait que le nouveau nom policé de l’esclavage ?

Évidemment non, la chrétienté en pécherait si l’on étendait l’esclavage entre chrétiens à une si vaste échelle. Si les esclaves antiques sont probablement devenus serfs grâce à une sorte de promotion sociale au fil des générations, le gros du monde serf provient d’une déchéance sociale, des hommes autrefois (de lignage) libres ont été contraints au servage : soit que leur terre fut insuffisante à les nourrir (élément réel quand on pense aux guerres, aux calamités agraires et au fait que les enfants mâles reçoivent égale part foncière en héritage), soit que des plus puissants aient réussi à s’emparer juridiquement de leur terre. Dans tous les cas, entrer en servage c’est se mettre sous la protection d’un puissant qui donnera terre et défense en échange d’un fisc. Le serf n'est que le tenancier d’une terre.

Pour faire un parallèle, il y a l’hommage du serf à un seigneur et l’hommage du chevalier, du noble à un pair plus grand. Ce sont deux formes de vassalité héréditaire qui donnent droit (protection, fief ou terre) et devoir (assistance militaire, conseil ou impôt). Cette dichotomie apparaissait clairement aux yeux des contemporains lors des cérémonies de ces deux hommages : prêter hommage pour devenir, par contrainte finalement, serf était dégradant, prêter hommage pour devenir un serviteur armé était honorant.

Les seigneurs à qui étaient prêtés ces hommages tenaient à bien marquer les deux cérémonies de symboles différents, L’une avait un caractère infamant, l’autre honorant, de manière à faire passer la pilule aux nobles. N’oublions pas qu’il n’y avait d’honneur que dans les armes et les prouesses dans la société guerrière que symbolisaient toujours les nobles, et y renoncer par le biais du servage était déroger, déchoir. Ce sont les désastres de la guerre de Cent Ans, tout à la fin de la période médiévale, qui décourageront la noblesse française à s’exposer en première ligne.

 

2°/ Quelle est la condition du serf ?

Il est à la base de la pyramide sociale, sans éclat militaire (à la différence des libres, des chevaliers), attaché à une terre, écrasé par les impôts. En devenant serf cesse l’obligation militaire : seuls les hommes libres participent aux champs de bataille, aux grands osts, jusque tard dans le Moyen Âge. C'est sans doute un aspect qui a favorisé l'expansion du servage. En revanche le serf est tenu de participer à la défense du territoire de son seigneur mais non aux expéditions. L’équipement militaire n’est pas gratuit et participer à la guerre est quasiment un droit censitaire à l’instar de la vieille Athènes.

Néanmoins ces rustres ne sont pas les pauvres silhouettes rampantes que l'imaginaire d'aujourd'hui tend à retenir, Les paysans qui possèdent leurs propres terres n'ont pas des conditions de vie meilleures. Au quotidien il n'y a pas de ségrégation libres / serfs, pas de différences visibles ou entretenues entre libre et non-libres de même richesse.

Un homme peut entrer dans le servage mais il peut juridiquement en sortir par la voie de l'affranchissement : soit il bénéficie de la largesse de son seigneur pour un service rendu (mythique), soit, plus prosaïquement, il rachète sa liberté si son seigneur à besoin d'espèces instamment. Il va sans dire que cette procédure reste exceptionnelle dans le paysage médiéval. Cela dit, selon l'étendue des terres qu'ils louent, selon les fonctions que leur seigneur a pu leur prêter, certaines familles de serfs sont très riches sans pour autant chercher à racheter leur liberté, à s'affranchir.

 

3°/ Pourquoi des serfs devenus riches ne cherchent-ils pas à s'émanciper socialement ?

Probablement parce que ce statut leur convient, leur apportant une sécurité peu onéreuse au regard de leurs bénéfices. Un serf est une unité de production pour un seigneur, c'est un homme qui augmente la valeur de ses terres, source de sa puissance, en la cultivant, en l'aménageant. Or étouffer un serf sous la fiscalité, ne pas lui permettre de dégager un minimum de profit sur son travail, ce n'est pas l'encourager à maximiser sa tâche sur sa parcelle (cf. URSS). Le servage est donc un équilibre aménagé entre seigneur et serf, voir communauté de serfs (les paroisses).

De fait, il existe des revendications de serfs, des assemblées chargées de sous-tirer des droits au seigneur, évidemment présentés de façon à ce que le seigneur y voit d'abord son avantage. Quand bien même le seigneur cumule pouvoir exécutif et judiciaire et que tout est fait pour qu'il s'enrichisse, cela ne veut pas dire que les serfs ne peuvent/doivent pas s'enrichir, bien au contraire. Au XIIe ce sont les communautés villageoises, urbaines qui s'émancipent les premières et les plus radicalement du servage. Les bourgeois (habitants des bourgs) réussissent à faire accepter des chartes de franchise, de commerce dans ces véritables centres économiques, Très vite, les seigneurs se rendent compte de la richesse que leur rapporte une ville et qu'elle s'accroit avec l'octroi de nouveaux droits (un proto-libéralisme ?). Il ne faut donc pas obligatoirement croire que les chartes, comme celle de Belfort en 1307, sont une espèce de pied de nez contre le seigneur en place !

Le système du servage, comme beaucoup de systèmes au Moyen Age, n'est donc pas si exotique qu'on le croit souvent. Sans distinctions, les paysans libres comme serviles subissent un pouvoir fort et le jeux d'échiquier auquel s'adonnent tous les nobles, sous la forme de petites expéditions qui visent champs, bétails, habitations du voisin (mais parfois aussi les hommes), préférant se risquer à déplacer des pions plutôt que leurs reines.

Mise à jour le Jeudi, 20 Août 2009 10:53