De l'ordalie en justice au moyen-âge PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Cédric Grebenieff   
L'ordalie est un terme forgé au XIXe par les historiens pour désigner les épreuves remettant les décisions de justices aux puissances surnaturelles, au jugement de Dieu. Cette pratique semble de prime abord d'un obscurantisme détestable, tout médiéval pour le lecteur moderne tout emprunt de rationalité lumineuse. Il s'agit en effet de chercher la vérité des faits tout en appliquant souvent la sanction du même coup sur le corps mis à l'épreuve.

Néanmoins, son utilisation dans le cadre d'une justice médiévale dont le but est de faire taire les conflits égrenant la société, mérite d'être réhabilitée, notamment grâce au regard d'une anthropologie historique. Pour ce faire, je réutilise l'ouvrage de Dominique Barthélémy « L'an mil et la paix de Dieu », où quelques chapitres que je n'avais pas synthétisés sont consacrés aux ordalies.


1°/ En quoi les ordalies diffèrent de la torture ?

C'est la renaissance carolingienne, déjà emprunte de romanité au IXe (l'ordalie ne serait pas forcément d'assise germanique), qui généralise et codifie liturgiquement l'ordalie et qui en fait un moment de la justice jusqu'à la fin du XIIIe où elle sera remplacée par la torture.

Il y a trois sortes d'ordalies principales :
  • celles de l'eau chaude et du fer ardent où l'on se brûle la main et où l'absence de marque après trois jours est signe d'innocence,
  • celle de l'eau froide où le candidat est plongé dans l'eau et est coupable s'il flotte à la surface,
  • celle plus à part du duel judiciaire.

2°/ Le déroulement d'un procès

Les litiges sont portés devant la justice seigneuriale lorsque les parties n'ont pu les résoudre antérieurement à l'amiable. Le procès commence par l'argumentation, c'est-à-dire le témoignage des différentes parties. Souvent le procès s'arrête là, par la raison, devant le coût financier de la séance ou la crainte de l'étape suivante.

Lorsque les témoignages n'aboutissent pas, lorsque les esprits sont toujours échauffés, vient la seconde étape du procès, l'épreuve décisive, sacrale : la Loi, se déroulant en deux parties :
  • Le serment constitue l'acte solennel entourant l'épreuve et reposant sur la peur du parjure. Le coupable de parjure verra un jugement de Dieu différé, un malheur qui le touchera dans sa vie et qui peut aller jusqu'à sa propre mort.
  • Ensuite on doit choisir le type d'épreuve, l'ordalie par le feu ou le fer où le jugement de Dieu sera programmé le dimanche suivant l'épreuve, ou encore le duel judiciaire .
A noter que ce dernier n'est pas reconnu par l'Église comme jugement de Dieu : c'est une pratique laïque prisée par l'aristocratie qui peut entraîner une chaîne de vengeances (l'objectif inverse d'un procès au haut Moyen-Âge).


3°/ L'organisation de l'ordalie

Tout d'abord ce qui diverge de la torture, c'est que le supplicié n'est pas considéré comme coupable, mais comme martyr qui deviendra saint (innocent ici) par la souffrance. Il y a donc une lenteur toute liturgique, toute procédurière dans la mise en place de l'épreuve, de manière à décourager tout coupable de s'y présenter, car seul l'innocent passera outre la douleur et les séquelles. On ne veut pas faire mal, péché chrétien, mais s'assurer que l'homme est innocent. Le déroulement est le suivant :

  • D'abord on prend date de l'épreuve au cours du plaid,
  • ensuite on se déplace au lieu saint pour prêter le serment,
  • le supplicié reste trois jours dans l'église où il est isolé et sanctifié,
  • le jeudi voit le déroulement de l'épreuve,
  • le supplicié est de nouveau confiné trois jours au lieu saint,
  • le troisième jour des douleurs, le dimanche, a lieu la vérification de la blessure par un clerc.
On assiste donc à une mise en condition du candidat à l'épreuve : il est poussé à avouer s'il est coupable, mais à subir l'épreuve s'il est innocent, car l'épreuve est faite pour prouver l'innocence !
Ainsi, pour le clergé, l'attente de l'ordalie durant les trois jours constitue déjà une épreuve en soi : beaucoup renoncent à appeler le jugement de Dieu et s'avouent coupable. Parfois c'est la partie adverse qui s'effraye à maintenir ses accusations, à infliger la douleur devant Dieu. Comme le surligne l'auteur : « L'épreuve du feu refroidit les ardeurs de querelle et de vengeance ».

Parallèlement, l'isolement du supplicié dans le sanctuaire, en dehors de la pression psychologique, vise à le soustraire de ses ennemis si une faide (vengeance) est ouverte, il devient sacré, tabou. De même, trois jours de douleur tempèrent les esprits et préparent le non-rejet d'un verdict clément.

Du point de vue théologique, l'épreuve ne montre pas l'innocence objective du candidat, mais le pardon de Dieu, la relation que le supplicié a entretenue avec Dieu pendant les trois jours de préparation. Ainsi, un coupable en fait pourrait être innocenté par sa repentance sincère, sa contrition. Ou dans le même schéma, la souffrance de l'épreuve peut purifier et effacer, aux yeux de Dieu et à ceux du clerc examinateur, la faute commise.

A l'image de ce Dieu d'amnistie, la société féodale ne veut pas délivrer de peines trop dures, cette justice de composition est souvent plus clémente que celle des siècles ultérieurs au XIIIe siècle. Il est ainsi imaginable que pour atténuer le ressentiment de ses ennemis, pour se mettre hors de portée de leur atteintes funestes, on accepte de tenter l'épreuve.


4°/ La description des épreuves

L'épreuve du feu est de loin la plus commune en Gaule au XIe, que ce soit celle du fer ardent, où il s'agit de saisir un tison chauffé au rouge, ou que ce soit celle de l'eau bouillante d'un bassin, où le but est de plonger une main pour saisir un anneau.
L'ordalie est en elle-même cruelle : il faut rester trois jours bandé, sans soins, après quoi un clerc constate l'état de la brûlure. S'il juge qu'il n'y a aucune marque, il y a innocence. Ce diagnostic d'homme sur l'état d'une brûlure divine a toujours lieu un dimanche. Lorsque le supplicié avoue après l'épreuve comme souvent, peut-être pour bénéficier de soins (puisqu'il n'y a que l'innocent qui ne ressent pas la douleur), c'est un miracle.

L'épreuve de l'eau froide correspond au même rituel que l'épreuve du feu mais plus acclimaté au sud de la Gaule. Si l'eau n'accepte pas le supplicié en son sein, que l'homme surnage, il est coupable. L'eau est donc purificatrice en analogie à celle du baptême.
En Germanie, il s'agit de l'ordalie synodale par excellence, établie pour réprimer les infractions au christianisme, selon un procédé semi-inquisitoire dans la mesure où le clerc accusateur ne se confond pas avec l'accusé. Dans le sud de la France, cette ordalie dérive comme bain expiatoire plus que probatoire, et apparaît plus comme une alternative à la peine de l'exil. De plus, il est flagrant à quelques témoins de l'époque que beaucoup de prêtres ont cherché à plier à cette épreuve beaucoup de femmes qu'ils désiraient surtout voir entièrement dénudées.

Aussi, au final, les ordalies constituent « un moment parmi d'autres au fil de laborieux palabres », la reconnaissance de la valeur transcendantale de l'épreuve est limitée pour les hommes du temps : en effet quand savoir que l'eau est assez chaude ou froide, que le fer est assez rouge ? Cette distinction appartient au religieux qui règle l'épreuve. Comment ne pourrait-il pas être guidé par sa propre conscience de la culpabilité de celui qui requière le jugement de Dieu ? Quand le clerc examine la plaie, quelle est la résorption jugeable suffisante pour déclarer l'innocence ?

Au final, à chaque engrenage du jugement de Dieu apparaît le jugement des hommes, un jugement parfois juste amenant innocence, ou culpabilité puis clémence, mais également parfois un jugement voilé par la pression sociale ou quelques intérêts.


5°/ Conclusion


Il reste que l'ordalie et son déroulement permet d'anesthésier les ardeurs, les tensions vengeresses dans une société guerrière qui tend à se passer de l'institutionnalisation de la justice. Elle constitue un garde-fou, un pilier de justice raisonnable pour un clergé qui cherche à conserver les trois ordres de la société immobiles, à travers surtout une aristocratie stable qui ne s'entretue pas par orgueil chevaleresque, et cela même si originellement l'ordalie était réservée aux serfs, les libres se contentant d'un serment purgatoire.

L'ordalie s'est ensuite ouverte aux libres que l'on considérait comme peu fiables (de serment). En effet, au sein du nœud des relations féodo-vassalique, un noble se rendait immanquablement coupable de parjure. De plus, cette extension à l'ordalie a été encouragée, depuis le IXe siècle, par la réduction en catimini des privilèges des hommes libres au profit des grands princes territoriaux, pour limiter justement le champs d'action de la petite et moyenne noblesse.

Evidemment, il reste toujours une « disculpation légale que veut son statut » en justice pendant l'ère de l'ordalie. Même les nobles qui décidaient de subir l'épreuve sollicitaient fréquemment une représentation au cours de celle-ci : serfs, vassaux ou champions (professionnel de l'ordalie) subissaient l'épreuve pour l'âme de leurs seigneurs, mais on ignore toujours en échange de quelles redevances.

Mise à jour le Jeudi, 27 Août 2009 15:30